Photo: adamaparis.com
Faute de temps, je n’ai pas eu l’occasion de rencontrer Adama Ndiaye, alias Adama Paris, en personne. Mais au téléphone, la designer et créatrice de la Black Fashion Week est aussi vive et déterminée qu’elle doit l’être en face à face. Celle qui a amené la caravane de la mode d’influence africaine dans plusieurs villes européennes nous parle de la culture noire, de ses revendications, d’entreprenariat… et de cheveux!

Bonjour Adama. Merci de prendre le temps de répondre à mes questions! Dans vos interviews, vous spécifiez toujours que le Black n’est pas forcément une couleur de peau, mais plutôt un mouvement. Pour vous, qu’est-ce que le «mouvement black» ?

Ce slogan, c’est une question de culture plus qu’une question de couleur, la culture noire. L’exemple le plus probant est dans la musique noire : le R&B. Maintenant plus personne ne l’associe à une couleur de peau, elle s’est vulgarisée. Mais au début, le Rythm and Blues était très mal vu. Aujourd’hui, Joe Cocker fait du R&B, Justin Bieber en fait, et tout le monde danse dessus, qu’on soit Noir ou Blanc. Cette musique a fait un chemin que la Black Fashion Week veut emprunter, même si c’est utopique. Je trouve ça important en tant que femme noire et africaine de revendiquer notre part de culture sur la scène internationale, surtout quand des gens comme Gwen Stefani viennent faire dans la mode «afro» et «ethnique». Je trouve qu’on ne donne pas assez de crédit à la culture noire.
Par rapport à cela, en ce moment dans les réseaux sociaux du côté des États-Unis, il y a un mot-clic (hashtag) qui circule (#ITaughtMarcJacobs) à cause d’une histoire d’appropriation culturelle des bantu knots, qui ont été qualifiés de «mini-chignons d’influence par Marc Jacobs» par un magazine.  Comment faire la part entre mondialisation et appropriation culturelle? 
Ce que je veux, c’est qu’on reconnaisse cette part de la culture noire dans la mode, qu’elle puisse être plébiscitée, sans qu’on soit traité de raciste. Ce n’est pas beaucoup demandé, et ce n’est pas être communautaire ou sectaire! Je n’ai pas de problème si Marc Jacobs ou Chanel n’utilisent que des femmes blanches dans leurs défilés, c’est leur problème. Mais notre problème à nous, c’est d’avoir à nous battre, de défendre notre culture. En tant que femme noire, j’ai un devoir de défendre ma culture, sans pour autant aller contre les autres. Ce n’est pas une question de couleur mais bien de culture, car il y a beaucoup de personnes qui ne sont pas Noirs qui partagent cette culture – en Afrique par exemple. L’identité n’est pas seulement une question de couleur.
Pourquoi avoir choisi Montréal pour la Black Fashion Week, et pas Toronto ou New York par exemple?
Montréal est une porte d’entrée en Amérique, qui me rapproche de mon chez moi. C’est une ville multiculturelle où on ne sent pas l’exclusion, à cause de la mixité. De plus, on n’est pas critiqué comme étant raciste avec la Black Fashion Week, contrairement à la France où j’ai eu cette étiquette de raciste anti-Blancs. Pour moi, le mélange est important. Je suis moi-même Sénégalaise, Africaine, Française.

« C’est important pour moi de véhiculer des identités multiples et de me battre pour ce que je suis et ce que je fais, sans violence, mais avec la mode et les belles choses. La Black Fashion Week c’est le reflet de ces cultures multiples : vous y verrez des Blancs, des Noirs, des Asiatiques sur les podiums. Je veux donner l’exemple de ce que j’aimerais qu’on voie dans les défilés. »

Collection Adama Paris. Black Fashion Week 2013.
Vous vous êtes lancée dans la mode en quittant un chemin plutôt sûr, celui d’une carrière dans l’économie. Quelle a été la plus grosse motivation?
Il faut dire que ce choix de ces études m’était imposé, mais je ne regrette pas, car ça a fait de moi une excellente businesswoman. Cette dualité en moi, entre le côté artiste et le côté «financier», m’a aidée à réussir, car je ne me ferme pas les yeux sur les réalités économiques. C’est bien d’avoir une éducation qui nous permette d’être bien renseigné sur l’économie, la stratégie. Je m’en rends compte de plus en plus en voyant certains grands créateurs africains ou antillais fermer boutique, faute de ces connaissances.
Vous mettez souvent le féminisme et l’entreprenariat de l’avant. Quel conseil donnez-vous à une jeune entrepreneure qui veut se lancer?
Il faut d’abord savoir qu’on ne peut pas tout faire: il faut être réaliste. Derrière les paillettes et le glamour, il y a tout le travail à faire, et tout l’argent que ça demande d’investir. Tout d’abord, il faut une idée, ensuite, il faut du financement. Et c’est là qu’avoir un réseau, une communauté, un mentor, un mécène, devient important. Il faut quelqu’un qui puisse nous guider, et si on a de l’argent, on va se payer un conseiller, pour la finance, les communications, etc. Ensuite, il faut avoir une cible. Tu as beau faire la plus belle robe du monde, si tu ne peux la montrer à personne, ça ne sert à rien. Il faut essayer d’être terre à terre et penser à la mode comme à un modèle d’affaires, car créer pour créer ne sert que si on est déjà riche.
Pour terminer, parlons un peu cheveux! Ça représente quoi pour vous les cheveux crépus?
Pour moi, les cheveux crépus sont une question d’identité, mais il s’agit surtout d’un choix personnel. Je porte mes cheveux crépus depuis huit ans parce que j’aime ça, j’en prends soin comme je prends soin de ma peau, en les gardant naturels. Tout ça relève d’une démarche très personnelle et très intime, et c’est pourquoi je n’aime pas du tout les gens qui critiquent celles qui ne sont pas «nappy», et qui veulent voir tout le monde «nappy». En tant que féministe, je veux que les gens fassent de leur corps ce qu’ils souhaitent, sans qu’on les juge sur leur apparence ou pour dire qu’ils ne sont pas assez «Africains» s’ils ne sont pas «nappy». 
Source: Black Attitude Magazine
Merci beaucoup à Adama d’avoir pris le temps de répondre à mes questions avec fougue et générosité.
Rendez-vous du 28 au 30 mai 2015 pour la 3e édition montréalaise de la Black Fashion Week! 
Vendredi 29 mai de 18h à 20h 
Défilés: Dominique Ouzilleau; Vela Bela; Kine Dione; Indra Libong; Unique by Bella; Helmer  
Samedi 30 mai de 18h à 20h
Défilés: Ralph Leroy; Sweet secret; Satchika; French Couture; Adama Paris; Martial Tapolo
: Église St-Jean-Baptiste: 309 rue Rachel Est, Montréal
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